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Travail informel : La population active en danger

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Lundi, janvier 24, 2011, 2:00
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El Watan : Travail informel : La population active en dangerLe monde du travail, à Beni Tamou et même ailleurs, vit souvent avec des événements tragiques qui endeuillent des familles.
En ce matin du 15 décembre 2010, Abdelwahab Abdelaziz, qui vient d’Hussein Dey (Alger), Dilmi Sid Ahmed et Boumali Mohamed se sont rendus, comme d’habitude, à leur travail au  rez-de-chaussée d’une maison, apparemment neuve, mais construite selon cette habitude algérienne qui consiste à ne pas faire appel aux compétences d’un architecte. L’«atelier» d’environ 150 m² est situé sous l’habitation de Farfra Slimane (le propriétaire), au 39, rue Amora Ali, une venelle étroite courant du nord au sud à la périphérie ouest de la petite localité de Beni Tamou. C’est un gros village rural transformé en zone d’activité économique distant d’une dizaine de kilométres au nord de la capitale de la Mitidja.

Les trois hommes ne savaient pas qu’ils se rendaient pour la dernière fois à la rencontre de leur destin. Un terrible drame allait se déclarer quelques heures plus tard et mettre un terme à leur  vie. Un incendie très violent s’est déclaré et ne leur laissa aucune chance : Dilmi Sid Ahmed, transformé en torche vivante, décéda sur le coup. Abdelaziz Abdelouahab, évacué au CHU Frantz Fanon de Blida, tout aussi gravement atteint, ne tarda pas à succomber. Boumali Mohamed a, lui aussi, subi de profondes lésions, qui finiront quelques jours plus tard par l’emporter de son lit d’hôpital pour grand brûlés de Douéra après de grandes souffrances.

Cette catastrophe, tragique au plus haut degré, qui endeuille trois familles et va probablement poser de sérieux problèmes au propriétaire de la «maison-atelier» n’eut que peu d’échos dans l’opinion, à l’exception des habitants de Béni Tamou qui sont nombreux à se souvenir du drame.La police locale ne semble pas également avoir fait grand cas de l’accident. L’enquête, plutôt sommaire, ne donna lieu qu’à un rapport tout aussi sommaire, comportant même des informations inexactes.
Lorsque nous nous sommes présentés, le 27 décembre au commissariat de Beni Tamou, un agent nous orienta illico presto sur la direction générale de la sûreté de Blida, où le chargé de la communication nous lut le fameux rapport. Le 27 décembre, il n’était même pas actualisé alors que les deux nouveaux décès étaient déjà enregistrés. C’est dire tout le sérieux…

Cet accident est d’une nature différente que celui qui emporta dix jours plus tôt un homme qui intervenait sur une installation électrique dans une laiterie. Concernant ce dernier, on peut estimer qu’il s’agit d’un accident banal, même si son issue a été tragique. Tel n’est pas le cas dans la «maison-atelier» où le drame était prévisible, dès lors que le propriétaire a décidé d’utiliser son habitation comme lieu de fabrication et de stockage de produits dangereux du fait de leur inflammabilité. En effet, le rapport établi par l’équipe de la Protection civile qui est intervenue sur les lieux de l’incendie fait état d’une situation, et c’est le moins qu’on puisse dire, explosive.

Dans l’atelier -rappelons qu’il s’agit d’un rez-de-chaussée d’habitation- étaient stockés, selon Mlle Saïghi Meryem, l’adjointe du responsable de la communication de la Protection civile de Blida, plusieurs milliers de litres de goudron, plusieurs autres milliers de litres d’huile de moteur usagée, quatre mille rames de papier d’emballage et, comme si elle était là en tant que détonateur, une bonbonne de gaz. Heureusement que les pompiers sont arrivés à temps pour l’éloigner, sinon les dégâts auraient été encore plus importants.

Travail au noir et exploitation

Trois vies ont été emportées parce que l’activité en question était probablement exercée dans la clandestinité, ne répondait à aucune norme de sécurité et n’était soumise à aucun contrôle. L’adresse mentionnée dans le registre du commerce (26 rue des frères Zedri) et celle où était situé réellement l’atelier (39 rue Amora Ali) étaient différentes. 
La clandestinité explique pourquoi les trois ouvriers n’étaient pas déclarés aux services de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNAS) au siège de laquelle nous nous sommes rendus pour nous enquérir du sort des familles des victimes. M. Hadou, le directeur de l’agence de Blida et Aïssa Ammam, le chef de service enquête et prévention, donnent de nouveaux éléments d’information. Ils ont précisé que Farfra Slimane, le propriétaire de l’atelier, ne s’était présenté que le 19 décembre, non pas pour faire état du sinistre, mais pour déclarer (vivants) ses ouvriers à compter du 13 décembre. Nous avons tenté de toucher ce dernier, en vain.

Avec les responsables de la CNAS, nous apprenons que le monde du travail vit souvent ce genre d’événements tragiques dans la wilaya de Blida. Les exemples évoqués par la CNAS sont nombreux. A Diar El Bahri, dans la commune de Beni Mered, un jeune ouvrier se fait happer par une imprimerie et décède sur le coup. Au cours de l’été passé, toujours dans le domaine de l’imprimerie, une jeune fille se fait piéger par son foulard pris dans l’engrenage d’une machine et y laisse la vie. A Ouled Chbel, un investisseur jordanien activant dans la chaudronnerie, ne déclarait à la CNAS que 7 ouvriers sur 17. Il fut pris la main dans le sac lorsqu’un de ses travailleurs eut une main mutilée.

Encore à Beni Tamou, une petite entreprise chinoise, dirigée par un technicien en géologie, faisait travailler ses ouvriers sans aucune protection, alors que le traitement des batteries usagées est très dangereux à cause de l’acide et du plomb. Le contact avec l’acide provoque de graves lésions et les effets du plomb sont reconnus comme maladie professionnelle. Il y aussi cette fabrique alimentaire située dans la wilaya d’Alger, mais dépendant de la CNAS de Blida qui a été obligée de payer des pénalités parce qu’elle faisait travailler des jeunes filles la nuit avec des salaires de misère, alors que la législation du travail interdit de telles pratiques. Nombre d’entreprises chinoises contournent la législation dès qu’elles en ont la possibilité. Ayant installé son chantier à cent mètres du siège de la CNAS, l’une d’elles ne voulait pas déclarer ses travailleurs sous prétexte que son siège est à Oran. Il y a cette autre qui déclare tout le personnel, y compris les ingénieurs et autres cadres, au SMIG…

La sécurité sociale sollicitée

Les pratiques discriminatoires frisent le ridicule parfois. M. Ammam affirme avoir vu une plaque indiquant que la «douche est interdite aux Algériens», alors que les travailleurs vivent de jour comme de nuit sur le chantier.
Ces quelques exemples illustrent une situation dangereuse pour la population active de la wilaya. Elle est d’autant plus dangereuse que l’on estime à environ 50% seulement les entreprises activant légalement. Or, même des entreprises constituées légalement peuvent enfreindre la législation, comme celle qui faisait travailler des jeunes filles la nuit. L’autre moitié, composée de milliers de petites unités, est dans la clandestinité, en infraction totale avec toutes les lois régissant l’activité économique et industrielle. Social et sanitaire, l’impact le plus violent frappe évidement ces travailleurs très mal payés, non syndiqués, dépourvus de couverture sociale, exclus du régime des retraites et livrés aux maladies professionnelles, aux accidents mutilants et parfois à la mort.

Le patron chaudronnier a été contraint de payer une pénalité de 800 000 DA, selon les responsables de la CNAS. Mais que peut représenter une somme aussi dérisoire devant les souffrances d’un homme qui a perdu sa main ?
Le deuxième impact est financier : les équilibres de la sécurité sociale sont mis à mal parce que cette dernière est très souvent sollicitée une fois l’accident survenu. A défaut d’assurance, les travailleurs malades se tournent, pour les maladies professionnelles, vers le système public de santé.

Or tout le monde sait que si la santé n’a pas de prix, elle a néanmoins un coût ! Alors pourquoi les services des ministères du Travail, de la Santé et des Finances laissent-ils pourrir la situation ?
A ce propos, quels efforts déploie l’Etat pour prendre en charge une situation aussi préjudiciable ? Peu de chose ! Le service enquête et prévention de la sécurité sociale ne compte que dix enquêteurs, y compris le chef de service. Mais alors, quel rôle joue la direction du travail, que font les services de santé et où sont donc passés les services des impôts ? En conclusion l’Etat ne protège pas sa population.

Source : El Watan : Maroc

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